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  • rissecorinne

NOURRIR CE QUE L'ON VEUT VOIR GRANDIR

J'ai cette phrase dans la tête depuis le printemps. Cela me semblait le parfait titre pour un article de printemps. Et puis j'ai laissé passer le temps et je ne l'ai pas écrit... mais je crois que pour une rentrée cela s'y prête tout autant.


Après avoir travaillé en RSE* quelques années, je me suis mise à mon compte en juillet 2021. Pendant une année pleine, je me suis surtout focalisée sur l'animation en entreprise d'ateliers "Fresque du climat", destinés à sensibiliser le plus grand nombre sur le dérèglement climatique.


Bien que l'outil soit puissant, j'ai été frappée par deux biais qui ont fini par me mettre mal à l'aise :

Le premier c'est que les entreprises demandent souvent que l'atelier "ne soit pas déprimant". Bon, déjà, imaginez la difficulté de l'exercice : "Les catastrophes climatiques vont s'enchainer, youpiii! C'est la fête". Mais surtout cela m'interpelle sur la difficulté que nous avons à regarder les problèmes en face. De la même façon que nous avons tendance à vouloir éviter au niveau individuel ce que nous appelons les "émotions négatives" nous reproduisons ce comportement au niveau collectif, notamment dans les entreprises où il semble de plus en plus difficile d'exprimer ses émotions (sauf si c'est de l'enthousiasme).

La tristesse, la colère, la peur sont des émotions de la sphère privée, à éviter si possible au niveau personnel, et bannies au niveau professionnel. Et pourtant j'ai le sentiment qu'il est nécessaire de vivre ces émotions, de les exprimer, que ce sont elles qui vont parfois nous faire grandir et nous permettre de passer à l'action.


Le second biais, qui est une conséquence du premier, c'est qu'il nous est souvent demandé de parler de solutions. Comme il ne faut pas que cela soit déprimant, il faut donner le sentiment que les solutions sont connues et qu'on est en train de les mettre en place. Or ce sont toujours les mêmes solutions qui sont évoquées, de décarbonation de l'ensemble des secteurs de l'économie. Ces solutions ont évidemment un sens et une place, mais elles ont tendance à nous éviter de nous interroger sur le système en lui-même.


Sans surprise, discuter de la nécessité de changer de modèle économique est assez difficile en entreprise... Dans les milieux RSE c'est tabou. On peut tout dire sauf remettre en cause le modèle économique capitaliste. Et pourtant il est de plus en plus question de "RSE intégrée aux métiers" (dans le sens où il est question d'intégrer la RSE directement au marketing et au développement des produits) par rapport à une RSE historique plutôt positionnée "à côté" des métiers.


Or je crois que nous devrions avoir la même approche avec notre modèle économique : aller vers un modèle intégré, compatible avec les systèmes naturels, plutôt qu'un système hors sol, "à côté" de la nature.


Même si nous avons parfois des difficultés à nous l'avouer, nous nous rendons bien compte que le problème est systémique. Au-delà du changement climatique, des dégradations environnementales, de la disparition des espèces, de l'épuisement des sols, on constate un accroissement des inégalités, une perte de sens pour de nombreux salariés, des burn-out en série : selon un sondage du cabinet Empreinte Humaine, 34% des salariés sont aujourd'hui en burn-out. Lorsque j'ai entendu ce chiffre, je n'en croyais pas mes oreilles. 1 salarié sur 3, vraiment?


Quand allons-nous nous rendre compte que c'est le modèle tout entier qui est à changer ? Qu'il abîme à la fois la planète et les humains? Qu'oser le dire, ce n'est pas cracher dans la soupe ou "se plaindre la bouche pleine" comme j'ai entendu il y a peu, mais c'est simplement faire preuve de lucidité? Qu'un modèle pensé pour 650 millions de personnes ne peut pas convenir à 7 milliards?

Le capitalisme n'a que 200 ans, d'autres systèmes ont existé avant et d'autres existeront après. Ce n'est pas parce que nous ne savons pas quel sera ce nouveau modèle qu'il ne faut pas essayer d'y réfléchir, sans clore la conversation avec des phrases du genre "On a essayé... on sait ce que ça donne".


Avec les annonces récentes autour de la "fin de l'abondance" et les débuts d'une réflexion sur un pass carbone (Jets privés, transports, chauffage, alimentation... et si on mettait en place une «carte carbone» ? - Le Parisien) il me semble que nous n'allons pas dans la bonne direction.


N'est-il pas absurde de se focaliser sur les gestes individuels des citoyens (qui ne représentent qu'environ 20% de l'empreinte globale) alors que la croissance des biens matériels est toujours le socle du fonctionnement de notre économie et que le nombre d'usines augmentent tous les jours ? Ne serait-il pas absurde de pouvoir changer de téléphone tout les ans mais d'être limité pour chauffer notre maison? D'avoir le choix entre des milliers de marques de fringues, de pâtes, de brosses à dent, mais d'être contraints dans notre consommation d'électricité et d'eau ?


En juin il a beaucoup été question de désertion, les discours des jeunes au moment de leur remise de diplôme ont fait couler beaucoup d'encre. Je crois de mon côté que l'époque nous appelle effectivement à boycotter ce système, à déserter lorsque nous le pouvons, d'arrêter de croire à l'impossible et de le dire. Aujourd'hui je suis convaincue qu'on ne peut pas "à la fois" préserver les humains et la planète, et "à la fois" préserver un système économique hors sol.


Pourquoi ne pas essayer d'arrêter de "nourrir" ce système moribond et nourrir à la place un nouveau système, plus respectueux de la planète et des humains, basé sur la croissance des êtres plutôt que sur celle des biens matériels?

Un système plus sobre certes, mais dans lequel nous pourrions également moins travailler (une journée de travail en moins c'est 20% de réduction de notre empreinte), avoir un équilibre de vie plus adapté, prendre le temps de trouver une activité dans laquelle nous nous épanouissons vraiment... et probablement gagner moins pour certains, oui. Cependant si nous étions plus heureux dans notre quotidien aurions-nous besoin de compenser en faisant un voyage à l'autre bout du monde et en achetant toujours plus de biens matériels? Personnellement je suis adepte du "Travailler moins, gagner moins... pour vivre mieux" (bien-sûr je m'adresse ici aux CSP+, il n'est pas question ici que les gens qui ont déjà du mal à joindre les deux bouts soient amenés à gagner moins...).


On va -encore- me dire que je suis utopiste. Mais je crois qu'il est temps de regarder les problèmes, de trouver le courage de changer et d'imaginer un autre futur possible. Si c'est être utopiste, alors tant pis, j'assume :).



* Responsabilité sociétale et environnementale des entreprises


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